MON 18 - 12 - 2017
 
Date: Sep 24, 2012
Author: Nadia Aissaoui, Ziad Majed
Source: MEDIAPART
 
« Innocence des musulmans » : une opération diversion en forme de contre-révolution

La diffusion d’extraits sur Youtube d’un prétendu film, Innocence des musulmans, un navet américain, a obtenu l’effet escompté. Ce film dont la médiocrité et le racisme haineux ne sont plus à démontrer, a mis le feu aux poudres et a sorti des manifestants dans la rue de quelques pays musulmans, ce qui était prévisible, confisquant ainsi le paysage politique et médiatique pendant quelques jours. Retour sur une semaine qui ressemblait à une « contre-révolution ».

 

La semaine a connu des manifestations violentes en Egypte, Libye, Tunisie, Soudan, Yémen, Nigeria, Pakistan, Bengladesh, Liban, Iraq et Iran, qui se sont soldées par le meurtre (par asphyxie) de l’ambassadeur américain en Libye, trois de ses collègues, et la mort d’une dizaine de manifestants dans plusieurs villes. Quelles que soient les motivations de ceux qui ont diffusé le film grotesque, il a eu pour effet un déchaînement des passions, mais aussi l’ouverture d’un débat animé chez les intellectuels arabes et dans la société civile, allant de l’indignation à la condamnation de la violence et à l’autocritique.

 

Mais que faut-il donc retenir de ce qui s’est passé ?


Une surenchère médiatique

Des fiches statistiques circulant sur les réseaux sociaux donnent des versions presque identiques du nombre de manifestants vendredi 14 septembre dans les 11 pays concernés (dont 7 pays arabes).

 

En Egypte : 2 000 - 2 500.
En Libye : 500.
En Tunisie : 500.
Au Soudan : 2 000 – 2 500.
Au Pakistan : 2 000.
Au Bengladesh : 300.
Au Nigéria : 300.
Au Yémen : 400.
En Iraq : 300.
En Iran : 300.
Au Liban : 500 (à Tripoli).

 

Au total, le nombre de manifestants dans les onze pays a donc été estimé entre neuf mille et dix mille personnes. Autant dire qu’il s’agit d’une minorité d’illuminés en colère criant leur haine devant les consulats et ambassades américains, et qui a pourtant réussi à monopoliser la « scène publique » dans plusieurs pays de la région et à s’assurer une couverture médiatique abondante.

 

S’il est prévisible et normal que ce type de manifestations attire l’attention des médias (surtout autour de la commémoration du 11 Septembre !), la couverture exagérée qui en a été faite, dans le monde arabe comme en Occident, est à questionner. Que dire de l’amplification de faits présentant l’événement comme un raz de marée salafiste dans le monde arabe si ce n’est l’instillation de l’idée de l’échec des révolutions contre le despotisme et du danger de la démocratie qui risque d’amener des obscurantistes au pouvoir ?

 

La majorité des médias ont en revanche peu couvert les initiatives citoyennes anti-intégristes qui se sont multipliées en même temps, soit sous forme de rassemblements (Liban et Lybie par exemple) soit sur la toile (une page Facebook en Libye « Je suis Libyen et je condamne l’assassinat de l’ambassadeur américain. Le terrorisme ne me représente pas » a rassemblé en quelques heures quelques milliers de membres). On a également peu parlé de la condamnation de la grande majorité des intellectuels et journalistes arabes (de toutes tendances, y compris ceux proches des courants des Frères musulmans) des actes barbares qui ont eu lieu en Libye et dans d’autres pays durant les manifestations, et de leur indignation face à des comportements rappelant les scènes caricaturales montrées dans les extraits du prétendu film.

 

 

Manipulation par des réseaux salafistes

 

Comme lors de l’affaire des caricatures danoises, certains réseaux salafistes n’ont eu pas de mal à mobiliser des centaines de jeunes dans plusieurs capitales, et à les pousser à l’affrontement avec les forces de l’ordre autour de quelques ambassades. À l’époque, en 2005, un travail de manipulation et de contrôle minutieux des services de renseignement locaux avait laissé faire les salafistes, tout en contenant leur « colère » afin de les utiliser comme épouvantail. Cette fois, c’est dans un terreau pétri de frustration que les réseaux salafistes marginaux ont recruté. Des milieux où le fanatisme religieux se mêle à une colère exprimée de manière si spectaculaire qu’elle en fait oublier le petit nombre de manifestants.


Une contre-révolution politique

 

Ce qui s’est passé cette semaine a tenté par l’image de tourner la page des révolutions du printemps arabe et de détourner l’attention sur les vrais débats en cours dans la région. Cette violence affichée avait, entre autres, pour objectif d’intimider les laïques qui se mobilisent en Tunisie comme en Egypte, et de faire oublier que les courants de l’islam politique en Libye n’ont obtenu à travers les premières élections libres du pays que 17 sièges sur les 200 qui forment la constituante.

 

Il faut rappeler que les révolutions arabes avaient totalement marginalisé le discours d’al-Qaïda, de même que ses outils de communications et ses pratiques. Toutes les revendications portaient sur des choix civils, des principes de la démocratie libérale, des élections, des libertés et des règles constitutionnelles. Des revendications ont été portées de la même façon par la majorité des « islamistes » qui avait accepté les règles du jeu. D’ailleurs l’opposition aux manifestations violentes exprimée par le président égyptien et par des ministres du gouvernement tunisien est à signaler. Ces deux gouvernements (contrôlés par les Frères musulmans) se trouvent néanmoins dans une position délicate en raison de considérations politiques vis-à-vis de certaines formations salafistes qui pourraient les accuser de permissivité par rapport aux « valeurs sacrées » de l’islam.

 

Tout s’est passé comme si subitement éclatait « une contre-révolution », violente, mettant en exergue la haine de l’Autre, de l’Occident « agresseur », et ramenant la politique étrangère au premier plan au détriment des processus politiques en cours et des préoccupations sociales et culturelles internes.


La récupération du Hezbollah libanais

 

Comme pour se démarquer du reste du monde, le Hezbollah libanais a organisé une série de sit-in à travers le pays bien après les manifestations de la semaine du 11 au 14 septembre. Des dizaines de milliers de militants chiites ont été mobilisés (le 17 septembre) pour l’événement auquel le leader du parti Hassan Nasrallah a fait une apparition publique furtive, ce qui est exceptionnel et rare.

 

Ce n’est pas tant une protestation contre le film américain que la volonté de se saisir de l’occasion pour faire une démonstration de force vis-à-vis de plusieurs cibles. Il s’est ainsi montré aux yeux du monde musulman aussi fervent défenseur du prophète que les partis salafistes, même s’il est perçu en tant que chiite comme un parti hérétique par les intégristes sunnites. Sur le plan libanais, il a voulu rappeler sa puissance, sa capacité de mobilisation de sa communauté et sa maîtrise de la situation à un moment de crise et d’attente politique. Cela signifie du même coup aux Israéliens sa force et son aptitude à faire face à des menaces de guerre régionale contre son tuteur iranien.

 

Pour aller plus loin encore, le Hezbollah a saisi cette opportunité pour déplacer les débats sur les libertés, la citoyenneté, les constitutions et la reconstruction étatique en cours depuis les révolutions arabes, sur la « lutte contre les Etats Unis ». C’est en plus un coup de main apporté à son allié Assad et une entreprise renouvelée pour détourner l’attention des massacres du régime en Syrie.

 

Pendant ce temps… en Syrie

 

Alors que le monde entier, pour certains incrédules, pour d’autres en colère ou révoltés, est focalisé sur la folie d'extraits d'un pseudo film et des réactions violentes et surannées qu’elle a suscitées, plus de 1 000 personnes ont été tuées en Syrie en une semaine… Les Syriens ont répondu à l’absurdité de la situation par l’humour noir :

 

Le monde demeure impuissant devant une mort annoncée, celle du peuple syrien. Et pendant ce temps, malheureusement, le ridicule continue lui aussi de tuer.



 
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