TUE 17 - 10 - 2017
 
Date: Aug 9, 2012
Author: Nadia Aissaoui, Ziad Majed
Source: MEDIAPART
 
Syrie : le régime n’a plus que la puissance de feu

Dix-sept mois après le début de la révolution syrienne et neuf mois après sa militarisation face à la répression du régime Assad, on compte près de 20 000 morts, 65 000 détenus et disparus, des dizaines de milliers de blessés, et deux millions de déplacés, dont 300 000 qui ont fui le pays vers la Turquie, le Liban, l’Irak, la Jordanie, l’Égypte et d’autres destinations arabes et européennes, selon les comités de coordination locaux et plusieurs organisations de droits de l’Homme. Le régime perd le contrôle de plusieurs régions, subit des défections et perd toute autorité politique et symbolique. Mais résiste encore par la puissance de feu des forces armées lui restant fidèles.

 

 

Situation militaire

Du Nord-Ouest (Idlib) à l’Est (Deir Ezzor) en passant par Alep, la deuxième ville du pays, et du centre (Homs) au Sud (Deraa) en passant par la capitale Damas et ses banlieues, la Syrie connaît des combats et des accrochages de différentes intensités.

 

L’Armée Syrienne Libre (ASL) et les combattants de l’opposition contrôlent une grande partie du territoire dans la périphérie du pays et ses régions rurales, de même que plusieurs quartiers dans les villes d’Alep, Homs et Deir Ezzor. Ils mènent une guerre d’usure et des tactiques de guérilla à Idlib, Damas et Deraa, et arrivent à mieux coordonner leurs opérations militaires. Leur avancée sur le terrain depuis mai dernier est liée à trois facteurs : une meilleure structuration de leurs brigades et groupes dispersés dans le pays ; l’arrivée d’armes légères (lance-roquettes anti-char et mitrailleuses) passées par la frontière turque en provenance du Qatar et de l’Arabie Saoudite ; et l’affaiblissement de l’armée du régime déployée sur tout le territoire, subissant quotidiennement des défections d’officiers, de soldats et infiltrée par l’ASL.

 

Par son équipement et sa puissance de feu, l’armée du régime reste néanmoins supérieure. Elle reçoit des livraisons d’armes russes, mais dépend de plus en plus de ses forces aériennes qui utilisent les avions de chasse Mig dans le nord du pays, et les hélicoptères dans la capitale. Résultat : des destructions et des scènes apocalyptiques que des activistes documentent régulièrement. Les bombardements et la politique de la terre brûlée sont aujourd’hui les seules méthodes que le régime pratique pour se maintenir ou reprendre contrôle des villes où se positionnent les opposants.
 


Solidarité et mobilisation

Dans le même temps, la société syrienne manifeste pour la première fois depuis des décennies de nouvelles formes de résistance civile, comme les initiatives citoyennes de solidarité avec les déplacés.

 

Des matelas, des produits alimentaires et des vêtements sont distribués dans des écoles et des mosquées ouvertes aux familles dans certains quartiers de Damas ou dans les quartiers les plus sûrs dans d’autres villes. Des soins médicaux et parfois des suivis psychologiques sont organisés par des volontaires, surtout à Damas. L’organisation Najdeh now (secours maintenant) est une des initiatives qui illustrent le travail de cette émergente société civile.

 

Un travail de documentation est réalisé par des volontaires et des avocats pour constituer la mémoire de la révolution et enregistrer les noms des Syriens et Syriennes morts, détenus ou disparus, de même que les dates et les lieux de leur « disparition ». Un site est en charge de cette documentation et s’ajoute au site Damascus Bureau (en anglais et en arabe), qui publie des témoignages sur la vie des gens pendant la révolution.

 

Ce travail « civil » accompagne l’aspect pacifique de la révolution qui toujours maintient sa présence et sa force de mobilisation à travers le pays. Dans les villes et villages qui ne subissent pas les bombardements, des manifestations, des sit-in sont toujours organisés. Comme en témoigne cette vidéo de manifestation organisée vendredi 3 août dans la région d’Idlib.


Camps de réfugiés palestiniens : enjeu symbolique

Depuis le début de la révolution, les camps de réfugiés palestiniens en Syrie ont été des lieux de refuge pour des centaines d’activistes syriens et de familles fuyant la répression et les combats. Les conséquences pour ces camps ont été dramatiques (lire ici notre article) : la marine syrienne a bombardé le camp de Raml à Lattaquié, son infanterie a bombardé les camps de Deraa, de Homs et de Hama. Plus récemment, l’artillerie du régime a bombardé le camp de Yarmouk à Damas, le plus grand camp de Syrie. Des dizaines de morts et de blessés sont tombés. Un comité palestinien de soutien à la révolution syrienne s’est constitué dans ce camp. Sur sa page Facebook, il informe sur la répression du régime et raconte la vie dans le camp.

 

Une caricature de la propagande du régime syrien qui prétend défendre la Palestine tout en commettant régulièrement des crimes contre les Palestiniens pour contrôler leurs mouvements politiques (depuis le conflit militaire avec l’OLP de Yasser Arafat au Liban à partir de 1976, mais surtout entre 1982 et 1990) circule sur des pages Facebook syriennes et palestiniennes. Elle illustre l’aspect symbolique de l’enjeu palestinien en Syrie, le régime ayant promu pendant de longues années son image de « soutien » de la cause et « grand frère » des Palestiniens…


Défections

Les dernières semaines ont connu d’importantes défections de généraux, de diplomates et de responsables syriens.

Après le général Manaf Tlas, ami de Bachar et fils de l’ancien ministre de la défense syrienne Mustafa, qui a quitté le pays pour la France avant de faire une tournée en Arabie Saoudite et en Turquie, des dizaines d’officiers hauts gradés accompagnés souvent par leurs gardes du corps ont fait défection. Certains se sont ralliés à l’Armée Libre à l’intérieur du pays, d’autres ont choisi de quitter le territoire syrien pour se rendre en Jordanie et surtout en Turquie.

 

Des ambassadeurs (en Irak, à Chypre et aux Émirats arabes unis) de même que des diplomates et consuls (en Biélorussie, Arménie, et aux États Unis) ont démissionné de leurs postes. Certains, dont l’ancien ambassadeur à Bagdad, et le consul à Erivan, ont rejoint l’opposition et s’activent pour dénoncer le régime.

Mais le plus important, symboliquement du moins, reste la défection, le mardi 6 août, du premier ministre syrien Riad Hijab.

 

Il est arrivé en Jordanie avec sa famille, son porte-parole et certains membres de son cabinet. Sa défection est considérée comme un coup dur pour le régime pour trois raisons :

 

D’abord, il est constitutionnellement le numéro deux du pouvoir exécutif après le président (même si le véritable pouvoir est entre les mains du comité militaire du clan familial d’Assad, regroupant le frère, l’oncle et les cousins du président).

 

Ensuite, il a été présenté il y a deux mois par les médias officiels du régime comme « l’homme des réformes et de la stabilité de la Syrie ». Il est parvenu à quitter le pays avec ses proches bien que les forces de l’ordre et les services de renseignement soient censés contrôler et superviser les mouvements des responsables et de leurs familles pour s’assurer de leur sécurité et leur fidélité. Ce qui indique des failles importantes au niveau de leur dispositif.

Enfin, c’est un coup psychologique porté au régime qui, si l'on excepte la force de son artillerie, apparaît de plus en plus affaibli aux yeux des citoyens.

 

 

Le terrain s’impose sur la politique

Les développements sur le terrain prennent le dessus et s’imposent sur la situation politique, qui semble bloquée. La Russie et la Chine font toujours barrage à toute initiative des Nations unies, tandis que le médiateur international Kofi Annan a démissionné, jeudi 2 août, après l'échec de plus de cinq mois d'efforts pour un règlement du conflit. La Ligue arabe demeure impuissante et les pays occidentaux ne trouvent pas de consensus sur l’approche à adopter. Seule la Russie et les acteurs régionaux s’activent : Moscou et Téhéran pour soutenir et armer le régime, Ankara, Doha et Riadh pour venir en aide de l’opposition.

 

C’est donc dans les combats que les choses semblent se décider. Les forces du régime ont toujours l’avantage au niveau de la puissance de feu et de la capacité de destruction qui leur permettent de reprendre temporairement villes ou villages. Les forces de l’opposition ont l’avantage de la mobilité, de l’effet de surprise, et du soutien populaire dans la plupart des zones de combat.

 

Les semaines à venir promettent des développements importants, dont les scénarios restent incertains.



 
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