MON 26 - 6 - 2017
 
Date: Mar 2, 2012
Author: Nadia Aissaoui, Ziad Majed
Source: MEDIAPART
 
Le Qatar, petit émirat et grandes ambitions

Depuis le début des révolutions arabes, le Qatar joue un rôle important dans le soutien aux mouvements de contestation sur le plan diplomatique, médiatique via Al-Jazeera, et vraisemblablement financier. Pourquoi le Qatar se déploie-t-il à travers tous ces canaux ? Quelle est l’ambition de ce plus petit Etat arabe (démographiquement) devenu en quelques années un acteur régional incontournable ?

 

Pour comprendre l’évolution politique fulgurante du Qatar dans la région, il faut remonter au milieu des années 1990 avec l’arrivée du cheikh Hamad bin Khalifa au pouvoir. Hamad avait renversé son père et pris les rênes de l’Emirat à l’époque où les relations avec son grand voisin saoudien étaient très tendues en raison de contentieux frontaliers.

 

Le nouvel Emir, ambitieux et en quête de reconnaissance, lance alors avec ses conseillers des projets d’envergure portant sur trois axes stratégiques qui vont propulser le Qatar sur la scène régionale et internationale : l’information, la politique étrangère et les investissements économiques.


Al-Jazeera : la révolution médiatique du monde arabe


En 1996, le lancement de la chaîne satellitaire télévisée Al-Jazeera (avec des journalistes formés par la BBC qui envisageait d’ouvrir un service arabophone, ajourné pour raisons financières), en tant que nouveau concept dans le monde médiatique arabe, a posé les premiers jalons de l’influence qatarie. Avec sa couverture panarabe, elle a capté l’attention des téléspectateurs grâce à la grande variété d’émissions, de reportages et de débats politiques sans tabous (sauf religieux). Sa large présence médiatique, s’est avérée être par la suite un moyen de pression et une sorte de protection de l’Emirat contre tout gouvernement hostile (notamment saoudien ou égyptien): elle dévoilait ce qu’ils ne souhaitaient pas montrer. Ainsi, Al-Jazeera a mis fin à la censure courante dans la région, et son rôle ne fera que s’accentuer par la suite…


Après les attentats du 11 septembre 2001, suivis par la guerre en Afghanistan, une alliance qatarie stratégique avec les Etats-Unis s’est construite et s’est renforcée avec l’ouverture d’une grande base militaire américaine à quelques kilomètres de la capitale, Doha, pour faciliter les opérations militaires contre les Talibans. Dans le même temps, Al-Jazeera couvrait abondamment la guerre avec ses correspondants à Kabul, Qandahar et au Pakistan. Son approche critique vis-à-vis des américains était reflétée dans la médiatisation des conséquences de la guerre. Elle a diffusé en exclusivité les vidéos de Ben Laden et d’Al-Qaeda, devenant ce que beaucoup de commentateurs arabes appelaient « notre CNN ». Considérée à ce moment comme indépendante (dans le traitement de l’info) de la politique officielle du gouvernement de Doha, Al-Jazeera est devenue incontournable dans l’univers médiatique. Ses reportages et vidéos ont été retransmis avec son logo dans le monde entier.


En 2002, Al-Jazeera a suivi de très près l’offensive israélienne contre le quartier général du président Arafat assiégé depuis le début de la deuxième intifada palestinienne. Elle s’est assurée par ce biais, un nombre grandissant de téléspectateurs arabes rivés à leurs écrans pour s’enquérir des développements de l’actualité. Puis avec la guerre en Iraq en 2003, au moment où le Qatar permettait aux américains l’usage de leur base militaire dans le pays pour leurs opérations, communication et conférences de presse, Al-Jazeera a soutenu – du moins dans les talk-shows – la « résistance iraquienne ». Elle a même mené des campagnes contre la politique de deux poids deux mesures pratiquée par l’administration américaine dans le Moyen-Orient. Son rôle n’a d’ailleurs guère été « apprécié » par Washington. Un raid aérien américain a visé les journalistes de la chaine à Bagdad, tuant un de ses correspondants sur place (Tarek Ayoub). Des documents britanniques ont révélé plus tard, que le président américain George Bush et le Premier ministre britannique Tony Blair avaient même évoqué la possibilité de bombarder le siège de la chaine à Doha.


Le tournant du printemps arabe


Entre temps, les conflits régionaux ont tout de même contraint le Qatar à prendre des positions plus tranchées sur la scène arabe. Ceci a été suivi selon des degrés divers par la ligne éditoriale d’Al-Jazeera (en Arabe). Voici quelques exemples des partis-pris (voir aussi notre article sur la chaîne) :
- lorsque la situation en Irak s’est considérablement détériorée à partir de fin 2004, la chaine a apporté un certain soutien médiatique aux islamistes sunnites
- lors des divisions politiques et communautaires au Liban (suite à l’assassinat de Rafic Hariri et aux fortes mobilisations pro et anti régime syrien en 2005) Al-Jazeera a pris le parti des alliés de Damas dirigés par le Hezbollah chiite;
- durant la confrontation qui a eu lieu entre Hamas et Fatah en territoires palestiniens (surtout à Gaza) la couverture faite par plusieurs programmes de la chaîne semblait favorable au mouvement Hamas.


La chaîne a continué par la suite à offrir un soutien médiatique au Hezbollah et Hamas, de même qu’à la politique du régime syrien au Liban, jusque début 2011.
Cette posture somme toute équivoque et fluctuante s’explique probablement par la présence de trois courants importants dans la direction de la chaine, reflétant également trois courants autour du leadership qatari :
- le courant panarabe dont le rôle dépasse les frontières du petit Emirat et soutient les causes historiques de la région;
- le courant des Frères musulmans qui a une influence considérable notamment par la présence et l’activisme de prédicateurs tels que le cheikh Qardawi ;
- le courant libéral constitué d’élites occidentalisées entretenant des rapports étroits avec les Etats Unis.

 

 

A la fin 2006, Al-Jazeera a lancé une chaîne en Anglais (Al-Jazeera English) avec pour objectif de toucher le public occidental, de l’Asie du Sud et Sud-Est, de l’Afrique anglophone subsaharienne, sans oublier plus de la moitié des habitants du Qatar même. C’est un énorme marché qui s’ouvrait sur une population majoritairement musulmane et de travailleurs étrangers. La chaîne anglophone apparaissait pour beaucoup d’observateurs comme plus indépendante du gouvernement de Doha que son équivalent arabophone. Néanmoins, elle constituait un pont entre l’émirat et l’Asie, et connectait directement des téléspectateurs anglophones occidentaux aux sujets qu’elle traitait.


Le déclenchement des révolutions arabes fin 2010 et début 2011 a définitivement consacré Al-Jazeera et modifié la politique régionale du Qatar. En médiatisant abondamment les manifestations en Tunisie, en Egypte, au Yémen et en Libye, la chaîne qatarie a pris un nouvel avantage sur toutes ses concurrentes. Elle a cependant péché par le manque de couverture du soulèvement populaire et la répression à Bahreïn vu la solidarité des monarchies du Golfe avec le régime des Al-Khalifa. La chaine en langue anglaise a toutefois diffusé un long documentaire sur la répression, qui a failli provoquer une crise diplomatique avec Manama.


Concernant la Syrie, Al-Jazeera a fait preuve d’une certaine hésitation, voire de complicité, avec le régime des Assad au cours des quatre premières semaines (du 15 mars à la mi-avril 2011). L’Emir du Qatar tentait alors, selon plusieurs sources, de négocier avec son ancien allié syrien un plan de réformes politiques pour sortir de la « crise ». Il demandait par ailleurs à la rédaction de la chaîne de faire preuve de patience. La réponse négative du président syrien, hermétique à tout compromis, la barbarie de ses forces de sécurité et les campagnes de solidarité avec le peuple syrien sur les réseaux sociaux critiquant le silence de la chaine, ont inversé la donne y compris sur le plan politique.


C’est ainsi qu’à partir de mai 2011, la couverture de la chaine de la situation en Syrie s’est intensifiée à travers des vidéo clips, des interviews et la diffusion en direct à partir de téléphones satellitaires de plusieurs villes syriennes pour contourner l’interdiction des médias étrangers sur place.


Une politique étrangère tentaculaire


Le Qatar a, depuis la fin des années 1990, élaboré une politique étrangère basée sur des jeux de contradictions et de médiations.
Comme nous l’avons déjà évoqué, il a renforcé ses liens avec Washington devenant un allié stratégique après le 11 septembre 2001 et durant la guerre en Iraq en 2003. Dans le même temps, il autorisait à Al-Jazeera une couverture hostile à Washington, et accueillait à Doha des dirigeants iraquiens proches de certains groupes armés sunnites qui combattaient les américains dans le centre de l’Irak (et combattaient aussi des milices iraquiennes shiites dans Bagdad et ses banlieues).


Il a également affiché son soutien au Hamas palestinien tout en étant un des rares pays arabes recevant des délégations économiques de Tel Aviv, avant de rompre ses contacts avec l’état hébreux suite à la détérioration de la situation sur le terrain en Palestine.


En 2006, alors allié de la Syrie et proche de l’Iran, le Qatar a soutenu le Hezbollah libanais et contribué financièrement à la reconstruction de la banlieue sud de Beyrouth et du Sud du pays après la guerre de juillet avec Israël. L’émir avait reçu un accueil triomphal par le Hezbollah lors d’une visite officielle et des banderoles sur lesquelles était marqué « Merci Qatar ! » flottaient dans les rues du Sud.


En mai 2008, suite à l’attaque militaire du Hezbollah contre le gouvernement proche de Saad Hariri à Beyrouth, le Qatar s’est posé en médiateur (les saoudiens l’avaient été lors des accords de Taëf en 1989 mettant fin à la guerre civile libanaise) et a accueilli sur son sol les acteurs concernés en vue de débloquer la situation. Un processus qui a débouché sur les accords de Doha, considérés comme favorables politiquement au Hezbollah et ses alliés iranien et syrien.


Cette proximité avec l’axe Damas-Téhéran n’a pourtant pas empêché le Qatar de se réconcilier avec son voisin saoudien et de renforcer ses liens avec le CCG en 2010.


Par ailleurs, un grand rapprochement s’est opéré avec la France suite à l’arrivée au pouvoir du président Sarkozy en 2007, et sa rupture avec la politique libano-syrienne de Chirac perçue comme anti-Assad. Le rapprochement s’est soldé par l’achat de nombreux airbus français et de contrats économiques divers.


L’avènement des révolutions arabes a donné au Qatar l’opportunité de consolider sa notoriété dans la « cour des grands » : pour Doha, le moment était propice pour passer du rôle de médiateur, d’acteur médiatique et économique à celui du « leader politique ». La chute de certains régimes hostiles au Qatar (et surtout à sa chaine Al-Jazeera), le malaise saoudien face aux révolutions (voir notre article) et la puissante organisation des frères musulmans présents dans la plupart des pays arabes ont incité l’Emirat à revoir ses ambitions à la hausse. Le soutien aux mouvements de contestations et le succès de ces derniers, permettraient à Doha de devenir le premier acteur arabe qui compterait des alliés au sein même des futures institutions politiques dans les pays concernés. De plus, sa présidence de la ligue arabe en 2011 lui a octroyé une certaine marge de manœuvre dans la gestion des dossiers en ébullition. Il a soutenu l’intervention onusienne en Libye après avoir réalisé que les forces militaires fidèles à Kadhafi étaient capables d’écraser le soulèvement populaire. Il a œuvré avec les pays du golfe pour un compromis au Yémen évitant la guerre civile en forçant Saleh à quitter le pouvoir (avec garantis) et a mis sur la table le dossier syrien afin de pousser au départ de Assad.


En outre, il entretient actuellement à travers le courant des Frères Musulmans présent dans certains cercles du pouvoir à Doha, d’excellentes relations avec le parti tunisien Nahda, le Conseil National de transition Libyen, les frères égyptiens et apporte enfin son aide aux frères musulmans syriens au sein du Conseil National.


Un développement économique et une stabilité interne


Pour nourrir cette ambition de devenir un acteur régional et international, le Qatar s’était donné les moyens de sa politique depuis la fin des années 90. Conscient du risque de la chute du prix du pétrole, le choix d’investir massivement dans le domaine de l’exploitation et la commercialisation du gaz s’est avéré payant. Le Qatar dispose en la matière de 10% des réserves mondiales. Il est ainsi le troisième producteur de gaz naturel après la Russie et l’Iran et premier exportateur mondial de gaz liquéfié. L’aisance financière qui en découle procure à ce pays qui compte 1 millions 800 mille habitants dont 10% seulement de qataris (180.000) une grande stabilité. C’est le pays qui enregistre la plus forte croissance économique au monde (19% en 2010 et 21% en 2011) et un revenu par tête d’habitant dépassant les 109,000 USD en 2011 (selon le Fond Monétaire International), occupant ainsi la deuxième place mondiale après le Liechtenstein.


La gestion politique quant à elle ne semble pas causer de dissensions internes. L’absence d’un système politique démocratique ne s’est pas traduite par une répression sécuritaire. Le facteur démographique, la gestion municipale, et le haut niveau de vie ont diminué la pression sur le gouvernement. Ce dernier avait déjà entamé quelques réformes depuis 2003 en adoptant une constitution et en organisant un référendum. Dix conseils municipaux ont été créés et le pays a connu pour la première fois des élections locales en 2007 puis en 2011. Les premières élections parlementaires sont prévues pour 2013. Les femmes y disposent du droit de vote et d’éligibilité.


Loin de se contenter de son développement interne, le Qatar a « soigné son image » au niveau international en s’attirant les faveurs des grandes puissances occidentales. Ainsi, des contrats d’armements avec plusieurs pays occidentaux ont été signés.


Des budgets colossaux ont été investis en particulier dans le domaine du Football avec l’acquisition d’une majorité d’actions dans le club français « Paris Saint Germain », et un accord de sponsoring du FC Barcelone et de l’un de ses centres de formation, sans compter l’achat d’Al-Jazeera des droits de diffusion des matchs de football européen. De plus, des fonds d’investissement ont été créés pour soutenir des projets municipaux à travers le monde (y compris en France et aux Etats Unis). La Qatar Foundation, une organisation caritative de développement dirigée par l’épouse de l’émir, Cheikha Mouza, subventionne et sponsorise quant à elle de nombreux projets et initiatives sportives et culturelles. Le Qatar déploie également beaucoup de moyens pour accueillir de grands évènements internationaux sur son territoire tels que l’organisation de la prochaine coupe du monde de football de 2022 (qui suscite de nombreuses polémiques quant aux aspects écologiques et économiques de l’évènement).


En guise de conclusion


Opulence économique et stabilité interne sont donc deux éléments majeurs qui ont permis au Qatar de s’impliquer sans entraves et avec de nombreux atouts dans la scène politique internationale. A la fois ami de l’occident et de l’ « anti-occident », malgré sa petite taille, il est parvenu à se faire une place entre ses deux grands voisins (Arabie Saoudite et Iran) et a endossé le statut de « grand frère ». Ce statut est-il pour autant durable sur le long terme ? Rien n’est moins sûr et c’est la raison pour laquelle l’émirat passe à l’offensive et joue toutes ses cartes dans ce moment de grands bouleversements politiques et de vide régional pour s’assurer un prestige politique, ne serait-ce que pour durer sur le moyen terme.



 
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