MON 18 - 12 - 2017
 
Date: Dec 16, 2011
Author: Nadia Aissaoui, Ziad Majed
Source: MEDIAPART
 
Du pacifisme de la révolution syrienne
A l'affût des révolutions (33/33)

La majorité des militants syriens et des écrivains soutenant la révolution continuent à défendre son caractère pacifique face aux appels à la lutte armée pour renverser le régime. Neuf mois après le début des manifestations et rassemblements contre le règne des Assad, plus de 5000 citoyens ont été tués par les services de renseignements, la 4e division de l’armée et les Shabeeha (miliciens payés par le régime). Des dizaines de milliers ont été blessés, torturés et contraints à l'exil. Au moins 15.000 sont en prison dans des conditions effroyables. Le soutien de l'aspect pacifique de la révolution demeure essentiel selon deux points de vue: l'un politique et l’autre utilitariste.

 

La Révolution comme acte fondateur


Il y aurait encore de nombreuses idées à développer sur les raisons de la révolution, ses caractéristiques, son étendue, sa capacité à mobiliser, et le discours adopté par certains des groupes impliqués dans celle-ci (ou ceux qui représentent la révolution politiquement). Plusieurs de nos articles ont déjà traité ces aspects. Il semble toutefois utile aujourd’hui d’extraire ce que le pacifisme et la diversité des participants à la révolution ont permis de faire émerger en Syrie. Il est possible de citer quelques éléments en ce sens :


– La destruction du mur de la peur comme un acte d’auto-purification collective de l’emprise du despotisme baathiste.


– Le retour de l'initiative populaire et la mise à nu de la vérité du régime qui fait preuve d’une totale incohérence dans ses démarches politiques et révèle l’inexistence flagrante d’options en dehors de celles de l’appareil sécuritaire.


– La reconstruction du lien entre les citoyens et la chose publique, que l’état d’urgence imposé depuis 1963 et le monopole du pouvoir avec l’arrivée de Assad père en 1970 avaient aboli. Cette réappropriation du droit inaliénable à la citoyenneté s’est manifestée par une production artistique et politique abondante, la formation de comités locaux, la tenue de réunions, l’organisation de manifestation dans les rues, la défense de la liberté d’opinion et du principe de responsabilité et de justice.


– La primauté de l’affiliation nationale sur les loyautés étroites et primordiales. La solidarité annoncée entre les villes et villages alternativement soumis aux crimes et à la répression a restauré le tissu politique, émotionnel et social qui a été systématiquement détruit par le despotisme.


– L'innovation prolifique dans les slogans, par le fait d'une combinaison empruntant à la satire et à la bravoure pour démanteler le champ symbolique du despotisme. Ce dernier fournit habituellement au tyran un aspect clé de son hégémonie et de son image de fermeté et de sérieux.


– La transformation de l'espace des réseaux sociaux (Facebook en particulier) en un grand « sit-in pour la révolution» et pour la Syrie ressuscitée. Tout y est discuté, débattu entre les Syriens dans leurs foyers, en clandestinité et à l’étranger, sur des pages publiques et d’autres privées.


– L’élargissement semaine après semaine de la participation populaire dans les manifestations et leur essaimage horizontal dans tout le pays (dépassant les 250 manifestations par jour de mobilisation au cours des trois dernières semaines).


– La promotion de la présence des femmes comme leaders, camarades, écrivaines et citoyennes qui, en participant, ont arraché un double droit face au régime et aux valeurs d'une société patriarcale. Même si cela risque d’être temporaire, la transformation a eu lieu et a des chances de devenir irréversible.


La révolution en tant qu’action populaire n’appartenant ni à un groupe d'âge particulier, ni de sexe, ni de secte ou de région, a donc entre autres choses reconfiguré le paysage de la Syrie et redessiné un avenir nouveau. Elle a progressivement affaibli le régime et l’a transformé en un appareil paniqué, se trouvant dans l’impossibilité d'isoler ses «ennemis» et de les intimider même par le feu. Pour chaque martyr des centaines de proches se sont à chaque fois ralliés pour lui faire leurs adieux. Des rangs grossis par la solidarité des voisins et de la ville pour atteindre des milliers voire des dizaines de milliers par cortège.

 

La révolution et les risques de la militarisation

 

Contrairement à la philosophie pacifique et à sa capacité de mobilisation à travers le pays, le basculement de la révolution dans l'action armée la ferait passer d'une large participation populaire à une plus étroite impliquant des combattants et des jeunes armés. Cela conduirait à un retrait de la révolution du public vers le privé et un glissement vers une confrontation au régime sur son propre terrain, la violence, là où il existe et sait parfaitement agir.

 

Quant à l'utilitarisme cité dans l'introduction, il exige une évaluation de deux aspects de la révolution si elle venait à se militariser. A savoir le rapport de force militaire entre les deux camps et l'impact des conflits armés sur la Syrie.

Sur ces deux points, l'avantage ne va pas aujourd'hui à la révolution. Compte tenu du rapport de force inégal, il ne peut se produire de victoire rapide et décisive pour les révolutionnaires s'ils prennent les armes. Par conséquent, il ne pourrait y avoir de chute du régime sans combats acharnés et pertes humaines et matérielles encore plus exorbitantes. De telles pertes nuiraient forcément à la stabilité future et à l'instauration d’intérêts nationaux communs. A cela s’ajoute ce que l'on appelle l’«économie de guerre», avec l'entrée en jeu de divers acteurs aux conceptions différentes concernant le financement, les besoins logistiques, et in fine l'émergence d'une société parallèle en Syrie dont les lignes de démarcation pourraient devenir sectaires.

 

Toutefois, il est fort compréhensible d’entendre ceux qui refusent à présent de subir la mort sans réagir. Mais si la vengeance calme les animosités et les haines de manière temporaire, elle ne permet ni d’arrêter les massacres, ni de briser la machine répressive surtout avec des moyens dérisoires. Le recours aux armes nécessiterait autant de temps que celui requis pour forcer la chute du régime de manière pacifique, par la banqueroute économique, l’isolement diplomatique, la fissuration de l’appareil répressif et la constitution de dossiers en vue de poursuites pénales. La militarisation risque également de transformer le leadership citoyen en leadership militaire (ou de milices) dont la légitimité compliquerait le processus de transition démocratique.

 

En conclusion, la non-violence n'est pas seulement un choix supérieur politiquement et moralement, mais aussi une option plus pragmatique, qui préserve la révolution et ses acteurs. Or, malgré les efforts déployés pour en protéger la dimension pacifique, la ligne non-violente est constamment mise en danger.

 

Le régime cherche systématiquement à la déstabiliser, en ciblant d’éminents activistes non-violents. Les assassinats, le harcèlement brutal et la torture dont ils font l’objet illustrent l'étendue de sa hargne mais aussi de sa peur d'eux. Ce fut le cas de Ghayath Matar de Darayya (mort sous la torture en septembre), du docteur Ibrahim Othman (assassiné samedi dernier), coordinateur des médecins qui soignent les blessés dans des dispensaires clandestins, et de plusieurs autres. Le régime n'est plus capable de penser au-delà du temporaire, de la provocation et du bain de sang.

 

Par ailleurs, les défections dans les rangs de l'armée sont en passe d'augmenter de façon constante. Même si le refus des soldats et des officiers d'exécuter les ordres de tuer leur propre peuple est en soi un acte courageux, il pourrait cependant mener à des confrontations armées.

 

Ces développements augureraient d’une situation qui pourrait dépasser les capacités du simple «contrôle citoyen» et préluderait à une cristallisation du débat sur le pacifisme et la militarisation. Les militants syriens pacifistes appellent à des efforts plus soutenus au niveau national, mais surtout à une augmentation de la pression internationale pour accentuer les sanctions contre le régime et ceux qui coopèrent avec lui. Ils estiment également qu’il est urgent de trouver tous les moyens juridiques légaux pour protéger les civils contre son oppression brutale.

 

Ces mêmes militants affirment, avec une conviction renouvelée en faveur de la non-violence, qu’ils continueront à soutenir la révolution et ses choix, sans pour autant en ignorer les possibles dérives. La chute du régime demeure l'objectif et la priorité absolue. Tourner cette page macabre de l'histoire syrienne est un accomplissement qui, pour eux, reste sans égal, quoi qu’il en coûte.



 
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