MON 26 - 6 - 2017
 
Date: Oct 18, 2011
Author: Nadia Aissaoui, Ziad Majed
Source: MEDIAPART
 
Egypte : contre-révolution et «question copte»
A l'affût des révolutions (26/26)

A quelques semaines des élections législatives, les tensions politiques et sécuritaires dont l'Egypte a été témoin ces derniers jours, les attaques contre des milliers de manifestants coptes dans les rues du Caire, soulèvent un certain nombre de questions sur ce qui pourrait ressembler à un effet « contre-révolution ». Elles lèvent également le voile sur les multiples facettes de la discrimination contre les Coptes.


A l’origine des tensions


En premier lieu, il est légitime de s’interroger sur le rôle du conseil militaire qui, en alimentant les tensions, justifie des mesures de sécurité drastiques qui conduisent en pratique à faire durer la période de transition. Il s’agit de rester le plus longtemps possible au pouvoir de manière à renforcer davantage tant les symboles que les partisans de l’armée. Cette dernière semble préparer le terrain qui lui permettrait d’être en situation de force en cas d’éventuelles négociations/alliances futures avec des forces politiques en compétition. D’ailleurs, le conseil militaire est accusé par certains observateurs égyptiens, notamment ceux qui sont proches des « jeunes de la révolution », d’avoir instrumentalisé la décision judiciaire de la destruction d’une église (pour motif de construction illicite) pour alimenter la colère copte et provoquer des affrontements dans la rue. Il est également accusé de connivence avec les médias « publics » qui ont pratiqué la désinformation concernant les manifestations des Coptes au Caire en arguant de l’existence de « groupes armés coptes » qui se seraient attaqués aux forces de police et militaires. Ce qui a produit un effet de colère dans certains milieux populaires « islamistes » qui ont manifesté à leur tour, entraînant ces confrontations violentes avec les Coptes dans plusieurs quartiers de la capitale.


Une autre question se pose sur le rôle des groupes salafistes dont le pouvoir a officieusement encouragé le développement à partir des années 1970 (période de pleine expansion du wahhabisme en provenance du Golfe), les utilisant dans ses confrontations tantôt avec la gauche, tantôt avec les Frères musulmans. Cette mouvance a créé un climat d’intolérance vis-à-vis de l’Autre, copte ou laïque. Depuis la révolution et la chute de Moubarak, elle se dispute le champ religieux avec les autres groupes islamistes et les probabilités de clash dans les quartiers mixtes sont de plus en plus importantes. Dans ce climat, il suffirait désormais d’aborder la question de « quitter l’Islam » (synonyme d’apostasie) ou d’envisager d’agrandir une église à proximité d’une mosquée, ou même de parler de laïcité, pour que les feux de la discorde se réactivent. Sans compter que ces groupes salafistes sont infiltrés de longue date par les services de renseignement de l’Etat et ont une capacité de manipulation et de nuisance incontestables.


Se rajoute à ce contexte la détérioration de la situation économique et sociale qui touche près de 40% de la population qui manifeste régulièrement son exaspération et sa colère. Parfois, des altercations dans certains quartiers, alimentées par quelques rumeurs, peuvent tourner à l’émeute.

 

Les tensions, indicateur d’une effervescence électorale

 

Un sujet de préoccupation persiste encore à la veille de la clôture des candidatures électorales (le 18 octobre 2011). Les alliances politiques ne sont toujours pas claires même si deux blocs se profilent : « L’Alliance démocratique pour l’Egypte » avec à sa tête les Frères musulmans et plusieurs partis politiques libéraux et nationalistes, et le « Bloc égyptien » formé essentiellement des forces et partis de gauche.


Cependant, plusieurs forces politiques – notamment le parti libéral « Wafd » et le Parti nassériste – se sont retirées du premier bloc pour protester contre le peu de sièges qui leur avaient été réservés. De la même façon, quelques partis ont quitté le second bloc pour exprimer leur désaccord avec certaines pratiques liées aux candidatures ou pour contester le passé politique de certains candidats. A cela s’ajoute une inconnue concernant le positionnement des deux principales forces salafistes : « Al-Nour » et « Al-Assala », de même que l’état d’esprit de la nouvelle génération de jeunes au sein des Frères musulmans. Cette génération, au lendemain de sa participation active à la révolution aux côtés des jeunes laïques sur la place Tahrir, semble être porteuse de revendications nouvelles pas forcément en phase avec le cadre dogmatique du mouvement…


Au-delà de toutes ces fluctuations, il semblerait qu’un nombre non négligeable de candidats indépendants soient inscrits et que la majorité d’entre eux proviennent de l’ancien parti de Moubarak. Il s’agit essentiellement d’hommes d’affaires et de notables locaux qui constituent une force majeure dans ce qui est communément appelé « la contre-révolution ». Ces personnes briguent des sièges dans les circonscriptions à représentation individuelle, puisque la loi électorale en Egypte est « mixte », avec 50% des sièges alloués à ces circonscriptions, et l’autre moitié étant réservée aux listes électorales sur la base du scrutin proportionnel.


On peut dès lors imaginer la complexité de la carte électorale et l’importance des enjeux, surtout au vu des calculs et stratégies d’alliances mis en œuvre par le conseil militaire. Il est clair qu’il cherche à demeurer un acteur majeur au pouvoir, si ce n’est le plus décisif.

 

La question copte ?

 

Toutes ces tensions politiques, ces crispations religieuses, la situation économique et sociale, le rôle du conseil militaire, des médias, et les manœuvres électorales, ne suffisent pas toujours à expliquer le fait que la communauté copte soit régulièrement la cible d’attaques et de tentatives de marginalisation. Pour être dépassé, ce phénomène récurrent nécessite un travail de fond pour transformer toute une culture de la discrimination. A cet égard, plusieurs lois devraient être modifiées, d’autant que nombre de dispositions s’inspirent de la charia islamique et heurtent les convictions religieuses des Coptes. Il s’agit également de mettre en place des lois civiles qui garantissent l’égalité de tous les citoyens et citoyennes. Sur le plan des politiques de l’éducation et de l’information, il est essentiel de refonder les programmes notamment sur l’histoire égyptienne et la culture de la tolérance et de la diversité.


La dynamique enclenchée durant la révolution a généré dans de nombreux partis politiques et mouvements sociaux un désir de créer des espaces de rencontres et de rassemblement pour contrer les tendances à la division et l’exclusion à l’intérieur de la société. En outre, il est plus que nécessaire de se mobiliser contre les campagnes « salafistes » ou « isolationnistes » afin d’éviter qu’elles ne contrôlent davantage le champ socio-religieux et l’exploitent politiquement.


Après le printemps exceptionnel que l’Egypte a vécu, les enjeux et les défis sont énormes. Chaque partie va jouer de ses stratégies et alliances pour s’assurer une place décisive dans le futur pouvoir. L’immense espoir réside dans la jeunesse « révolutionnaire » qui s’est engagée à ne plus jamais céder à un pouvoir qui s’écarterait de la voie démocratique. Elle s’engage à reprendre possession de la place Tahrir et des autres places à chaque fois qu’il sera nécessaire de s’élever contre la monopolisation du pouvoir ou contre toute tentative de couper l’Etat de sa société…



 
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