FRI 20 - 10 - 2017
 
Date: Jul 26, 2011
Author: Nadia Aissaoui, Ziad Majed
Source: MEDIAPART
 
Al-Jazeera : incontournable outil de mobilisation
A l'affût des révolutions (16/16)

Al-Jazeera suscite de plus en plus la curiosité et l’attention des observateurs et chercheurs. Avec son audimat confirmé, son influence sur l’opinion publique, ses politiques, ses contradictions et ses jeux de miroir, elle s’avère incontournable à chaque fois qu’un développement majeur a lieu dans le monde arabe (et parfois même au-delà).


L’effet miroir


Quand Al-Jazeera a commencé sa diffusion en 1996, elle était la première chaîne panarabe, et surtout la première qui échappait au contrôle quasi total de l’influence « professionnelle » libanaise et égyptienne dans l’univers audiovisuel de la région.

 

Recrutant des journalistes maghrébins, syriens, palestiniens, jordaniens (mais aussi égyptiens et libanais), elle a d’une certaine façon réussi à se faire le miroir de la majorité des sociétés arabes : les accents différents, les « looks », les préoccupations et les identités qui s’y croisaient ont fait naître un sentiment d’identification chez ses téléspectateurs. La chaîne leur ressemblait, elle était « arabe » dans le sens large du terme. Cet effet miroir a d’autant plus été renforcé que le Qatar n’était pas encore un acteur politique régional, qu’il est démographiquement le plus petit pays arabe (sans compter les expatriés), et rares étaient ceux qui connaissaient les enjeux politiques à l’intérieur de ses frontières. C’est également la première fois qu’un projet d’une aussi grande envergure a été lancé indépendamment des financements saoudiens, irakiens, ou libyens qui ont souvent été à l’origine des projets journalistiques arabophones.


Plus important encore, vers la fin des années 1990, ce nouveau phénomène satellitaire a rendu la censure obsolète. Les autorités nationales cherchant à cacher ce qui se passait chez eux et à contrôler l’information sur les chaînes « publiques » se sont retrouvées court-circuitées par la couverture d’Al-Jazeera.


Une nouveauté donc, qui a fasciné les citoyens tant par son/ses identité(s) que par sa large couverture, et une originalité qui a séduit les protagonistes des différents courants politiques. Ils y ont rencontré en effet des homologues dans les « talk-shows » et débats organisés par la chaîne. Ainsi, libéraux, islamistes, nationalistes arabes, ou de gauche, y ont été régulièrement sollicités.


Deux événements majeurs ont boosté la popularité d’Al-Jazeera, toujours pionnière dans le domaine : le déclenchement de la deuxième intifada palestinienne à partir de septembre 2000, puis la guerre en Afghanistan consécutive aux attaques du 11 septembre 2001.

 

Le premier événement, doté d’un grand capital émotionnel qui dépassait sa centralité politique dans la région, a été couvert de manière extensive par Al-Jazeera avec des correspondants sur place, des interviews et débats qui – pour la première fois dans les médias arabes – ont opposé des responsables et journalistes israéliens, sans pour autant choquer ou déclencher des critiques.

 

Le second événement, en Afghanistan, a fait d’Al-Jazeera une référence médiatique internationale : seule présente sur le sol afghan au début des opérations, la chaîne a diffusé des vidéos et informations exclusives (y compris les déclarations de Ben Laden). Des observateurs ont comparé son rôle en 2001 à celui de CNN en 1991 en Irak, quand cette dernière diffusait exclusivement les images des bombardements américains et des opérations militaires lors de l’opération « tempête du désert ». C’est « notre CNN », disaient des journalistes arabes, « nous pouvons faire ce que CNN et autres médias occidentaux font ».


La guerre en Irak et le début de la compétition

 

Cependant, à la veille de la deuxième guerre en Irak en 2003 qui allait mener à la fin du règne de Saddam Hussein, Al-Jazeera n’était plus seule. Une grande chaîne s’est ajoutée à d’autres « petites chaînes » dans le champ satellitaire pour concurrencer la chaîne qatarie dans son domaine (de l’info continue).

 

Les Saoudiens, inquiets de la réussite d’Al-Jazeera et de l’émergence du Qatar (dont les rapports étaient tendus avec le royaume), n’ont pas hésité à soutenir une concurrente. Al-Arabiya, à coup de grands financements et d’expertises, a alors commencé à émettre.

 

Son lancement de même que la qualité de certains de ses programmes ont permis à la nouvelle chaîne de gagner du terrain sans pour autant pouvoir devancer Al-Jazeera. En réalité, l’ancienneté et la grande flexibilité politique de la chaîne qatarie, et le fait qu’elle soit le référent initial en termes de performances, lui ont toujours permis de garder une longueur d’avance sur ses concurrents.

 

La politique étrangère du Qatar

 

A partir de 2004, un changement important dans la politique étrangère du Qatar et des secousses politiques dans le monde arabe puis en Iran vont bouleverser l’ordre des choses.


Le riche (et petit) émirat ambitionne de se transformer en « acteur principal » sur le niveau régional. Par conséquent, il élabore une politique étrangère basée sur des jeux de contradictions et de médiations qui vont avoir des conséquences sur la politique de la chaîne. Par exemple, la réconciliation du Qatar avec l’Arabie saoudite ne l’a pas empêché de s’allier à l’axe Damas-Téhéran.

 

Il accueille dans le même temps sur son sol la plus grande base militaire maritime des Etats-Unis dans la région, et des dirigeants irakiens proches de certains groupes armés sunnites qui combattent les Américains dans le centre de l’Irak (et combattent aussi des milices irakiennes chiites dans Bagdad et ses banlieues). Il affiche son soutien au Hamas tout en inaugurant un bureau de commerce israélien à Doha. Pour finir, il entreprend des grands projets pour attirer l’attention internationale (se traduisant quelques années plus tard par la volonté d’organiser la coupe de monde de football) et signe des contrats d’armement avec plusieurs pays occidentaux, notamment la France.


Entre-temps, les conflits régionaux vont tout de même contraindre le Qatar à prendre certaines positions. Cela se traduira selon des degrés différents dans la ligne éditoriale d’Al-Jazeera. Voici quelques exemples des partis pris :

 

– lorsque la situation en Irak se détériore dramatiquement (fin 2004), la chaîne semble apporter un soutien médiatique aux islamistes sunnites ;

 

– lors des divisions politiques et communautaires au Liban (après l’assassinat de Rafic Hariri et les fortes mobilisations pro et anti-régime syrien en 2005), Al-Jazeera prend le parti des alliés de Damas dirigés par le Hezbollah chiite ;

 

– la confrontation qui a eu lieu entre le Hamas et le Fatah en territoires palestiniens (surtout à Gaza en 2006) bénéficie d’une couverture par plusieurs programmes de la chaîne plus ou moins favorable au mouvement Hamas ;

 

– durant la révolution verte en Iran (après les fraudes aux élections présidentielles en 2009), le manque d’enthousiasme dans la couverture médiatique par Al-Jazeera fut manifeste.

 

Ces événements vont diviser les opinions publiques et placer souvent Al-Jazeera et Al-Arabiya dans deux camps opposés. Cette dernière va par conséquent progresser dans plusieurs pays. Elle va rattraper Al-Jazeera (et parfois même la devancer) en Irak, au Liban, et incontestablement en Arabie saoudite.


Les choix politiques de la ligne éditoriale de la chaîne qatarie se sont souvent alignés sur les politiques de Doha, réduisant considérablement ce qui semblait être une grande marge de manœuvre affirmée au sein de l’institution.

 

Le printemps arabe

 

Dès la fin 2010 et le début 2011, Al-Jazeera a repris le dessus sur ses concurrentes à la suite du déclenchement des révolutions arabes. En couvrant abondamment les manifestations en Tunisie et en Egypte au moment où Al-Arabiya hésitait encore (l’Arabie saoudite étant un soutien aux deux régimes), puis couvrant le Yémen et la Libye, la chaîne qatarie a pris un sérieux avantage que la couverture tardive (mais néanmoins très importante) d’Al-Arabiya n’a pu rattraper. A Bahreïn, les deux chaînes n’ont pas eu la possibilité de médiatiser « correctement » le soulèvement populaire et la répression, tous les pays du Golfe étant solidaires du régime des Al-Khalifa de Manama. Cela a révélé des limites politiques et un souci certain d’éloigner les vagues de contestations et leur médiatisation de la péninsule Arabique et ses populations.

 

La Syrie fut le dernier « test » de crédibilité pour les deux chaînes. Al-Arabiya a couvert le début de la révolution syrienne avec une certaine distance qui confirme une fois de plus le malaise saoudien envers le printemps arabe (voir notre chronique « Le royaume des Saouds face à cinq craintes et une peur »). Al-Jazeera quant à elle a commencé sa couverture de façon encore plus « maladroite », voire complice avec le régime. L’émir du Qatar essayait selon plusieurs sources de négocier avec Assad un plan de réformes politiques pour sortir de la « crise ». Il demandait par ailleurs à la rédaction de la chaîne de faire preuve de patience.

Une situation délicate pour certains journalistes qui faisaient de nouveau face au sentiment d’impuissance déjà vécu pour le cas de Bahreïn. La réponse du président syrien, hermétique à tout compromis avec les manifestants, la barbarie de ses forces de sécurité, et les campagnes de solidarité avec le peuple syrien sur les réseaux sociaux critiquant le silence face aux crimes, ont levé les recommandations de patience faites à la chaîne.


Aujourd’hui, l’importance du rôle Al-Jazeera dans le printemps arabe est indéniable. Sa couverture directe (en Tunisie, Egypte, Yémen et Libye), sa diffusion des vidéos publiées par les activistes syriens sur le net (vu l’interdiction imposée par le régime de Damas sur la presse arabe et internationale de rentrer dans le pays), ont confirmé la centralité de sa place dans la transmission des images des révolutions et le renforcement des mobilisations. Sa grande faiblesse demeure toutefois associée à Bahreïn et tous les pays du Golfe.


En tout état de cause, un lien clair s’est établi entre les changements dans le monde arabe et l’ampleur de l’impact médiatique sur les opinions publiques. Peu importe l’évaluation qu’on peut en faire du point de vue du contenu de certains programmes, de la terminologie politique adoptée, ou de certains discours encouragés (qui suscitent et nécessitent beaucoup de critiques), Al-Jazeera s’est imposée comme un acteur majeur de la scène arabe.

 



 
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