TUE 23 - 5 - 2017
 
Date: Jun 27, 2011
Author: Nadia Aissaoui, Ziad Majed
Source: MEDIAPART
 
A l'affût des révolutions. La culture des despotes, entre risible et tragique

Ce que les despotes arabes ont réussi à réaliser durant de longues décennies, c’est le domptage de la vie publique – en tant que participation politique, activité sociale et pratique citoyenne – à travers la confiscation des espaces publics et des lieux d’expression et de rassemblement. Ce domptage a évolué progressivement, à la suite des coups d’Etat instaurant ces régimes, à travers les déclarations d’états d’urgence, l’instillation de doses différentes de violence, d’assimilation ou d’exil forcé. Ainsi, en s’accaparant les espaces, en phagocytant les syndicats, les partis, les médias et en persécutant les juristes, les intellectuels et les forces de la société civile, le despotisme s’est emparé de tout lieu décisif, où les politiques se font et s’exercent, à savoir « au cœur des villes ».
  

La « culture » du despotisme et ses outils

 

Les despotes arabes et leurs régimes ont souvent réussi à établir un mélange de personnification qui entoure tout « achèvement » d’une part, et d’institutionnalisation des instruments d’oppression et de censure qui gèrent la vie quotidienne des citoyens d’autre part. À travers ce mélange, les régimes ont créé différents niveaux pour traiter avec la société, dans le discours et l’action, tout en adoptant deux modes de commandement, l’organisation et le « charisme ».


En ce qui concerne l’organisation, les despotes ont mis en place des appareils et des centres de pouvoir qui sont directement sous leurs ordres, par le biais de fidèles qui y sont implantés (et qui souvent ne sont pas en bons termes entre eux). Ainsi, les services de renseignements rivaux se sont multipliés et ont infiltré les organisations des sociétés. Chaque service surveille les autres. Leur violence se manifeste par le fait qu’ils envahissent la vie privée des citoyens, leur interdisant de se mêler à la vie politique, les emprisonnant ou même les éliminant quand cela s’avère « nécessaire ».

 

Certains despotes ont arboré l’image des «princes guerriers», n’hésitant pas à verser eux-mêmes du sang pour encourager leurs soldats et les débarrasser de leurs peurs. L’atmosphère de frayeur et de tyrannie qu’ils créent a réussi avec le temps à transformer la violence réelle en une violence symbolique, car il suffit que les gens se craignent les uns les autres, qu’ils s’observent et qu’ils taisent leurs opinions pour que tous les services de renseignements soient confiants en l’étendue de leur pouvoir sans recours régulier à la brutalité.

 

Parallèlement aux appareils sécuritaires, aux milieux d’affaires corrompus encouragés à élargir leurs clientèles et « bases sociales » et à la terreur, certains partis au pouvoir ont constitué un autre instrument des régimes. Ils ont pris le contrôle de la vie publique (surtout dans le cas baathiste en Syrie), notamment à travers les organisations populaires qui rassemblent les confédérations syndicales, de jeunes, de femmes, de paysans ou en assurant des débouchés aux demandeurs d’emploi, contribuant ainsi au renforcement de la bureaucratie fidèle au régime (dans tous les cas).

 

Autre instrument d’organisation supplémentaire : les institutions de justice, en particulier les tribunaux d’exception. Ils ont permis aux régimes de s’assurer de la gestion judiciaire des trois ressources politiques essentielles : la sécurité intérieure, l’armée et l’activité économique, tout en appliquant les mesures qu’autorisent les états d’urgence imposés.

 

Au niveau du charisme, de la personnification, les despotes se sont proclamés non seulement comme leaders pour leurs sociétés mais aussi comme les seuls instruments capables de faire accepter aux peuples ce qu’ils sont supposés croire. En d’autres termes, en plus des fonctions qu’ils se sont octroyées et des titres disposés sous leurs portraits affichés dans toutes les avenues et places, ils ont créé des vérités et contraint tout le monde à les admettre. Ainsi, ils sont «les leaders, les pères des nations, les bâtisseurs de la modernité et les garants de la stabilité»…

 

Le printemps arabe


C’est contre toute cette culture despotique, arrogante et contre ses pratiques avilissantes que les peuples tunisiens et égyptiens, puis libyens et syriens – yéménites et bahreïnis bien compris –, se sont élevés. En détruisant l’image du « père », en réoccupant l’espace public ou en essayant de le libérer, en défiant (mis à part le cas libyen) la violence et les balles par la détermination pacifique et la persévérance chaque vendredi, ils ont détruit les unes après les autres les peurs et les appréhensions qui les tenaillaient pendant des décennies.

 

Ainsi, des systèmes se sont effondrés symboliquement puis concrètement. Les despotes, pris au dépourvu, ont semblé démunis et abasourdis face à leurs peuples révoltés. Certains (Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte) ont fini par céder et prendre la fuite, d’autres sont sur le point de se retirer (Saleh au Yémen), tandis que les plus coriaces ont temporairement réussi à étouffer l’opposition (les Al-Khalifa à Bahreïn), ou continuent – pour coller à leur image de guerriers – de commettre des massacres contre leurs peuples retardant l'agonie inéluctable de leurs régimes (Kadhafi en Libye et Assad en Syrie).


L’attitude sclérosée et l’anachronisme des despotes (déchus ou non) avec leurs peuples frappent l’esprit tant les similitudes entre les discours qui se sont enchaînés ces derniers mois sont marquantes. La majorité d’entre eux (Ben Ali, Moubarak, Saleh, Kadhafi et Assad) ont agité le spectre du chaos, de la guerre civile et de la généralisation de l’intégrisme à travers les salafistes, les Frères musulmans ou Al-Qaida s’ils quittaient le pouvoir.

 

Certains (Saleh, Kadhafi, Al-Khalifa et Assad) ont d’emblée évoqué la théorie du complot échafaudé par des puissances étrangères et leur financement/soutien des tentatives de renversement. Pour mieux appuyer leurs assertions, ils ont fustigé au passage les médias, les accusant de diffuser un tissu de mensonges, et ont organisé des contre-manifestations pour (se) prouver qu’ils sont encore populaires et aimés de leurs peuples.

 

Dans le même temps, deux d’entre eux, qui se disent les plus «progressistes » et qui brandissent la banderole de l’anti-impérialisme, ont appelé implicitement Israël à les soutenir. Kadhafi à travers son fils Saif al-Islam, qui a annoncé que la chute de son régime constituait une menace pour la « sécurité d’Israël et de toute la Méditerranée », et Assad par le biais de son cousin Rami Makhlouf (le magnat des affaires) qui a déclaré au New York Times « que la stabilité en Israël dépendait de la stabilité en Syrie ».

 

Sur un registre qui s’apparente davantage à de la pathologie de l’ego avec tout ce que cela implique comme déni de la réalité et déshumanisation de l’Autre, les deux despotes libyen et syrien se détachent aussi du lot de leurs « compères ». Tandis que l’un se voit comme le leader non seulement de son pays mais aussi du tiers-monde, l’autre s’érige en président visionnaire dirigeant son pays vers « la gloire et la modernité ». Pourquoi se donneraient-ils la peine de s’adresser à deux peuples en ébullition alors que leur mission s’inscrit dans une dimension supérieure ? Pourquoi se rabaisseraient-ils comme Ben Ali, Moubarak et Saleh à ouvrir (ou du moins faire semblant) des perspectives politiques et faire des promesses à ces mêmes peuples qualifiés par des métaphores douteuses de « rats » pour Kadhafi et de « microbes » pour Assad ? Il serait en effet impensable pour ce dernier de confier un pays qu’il a « hérité » de son père et qu’il considère comme une propriété privée à des microbes, tout comme il n’est pas envisageable pour Kadhafi d’être gouverné par des rats. Il n’est ici question ni de transition politique ni de fin de mandat.


Les peuples arabes fatigués par tant d’absurde et de violence, sortis de leur léthargie, constatent, incrédules, le cynisme grossier et l’impudence de leurs dirigeants. Parfois, la limite est ténue entre le risible et le tragique, la réalité et la fiction. Il faut tout ce sang versé et toutes ses vies brisées pour nous rappeler que c’est bien une réalité et qu’elle est tragique puisque qu’il y a en ce moment même des hommes et des femmes qui payent de leur vie leur libération. Peut-être pourront-ils enfin en rire, une fois que les Assad, Kadhafi et autres auront été jugés pour leurs crimes.

 

 

Vidéo clip syrien : « Nous en avons marre de toi, de ton père, de ta mère, de ton frère, de ta sœur et de ton beau-frère…Le peuple arrachera son pays de tes Crocs, ô lion (Assad) »

 

 

Nadia Aissaoui est sociologue, Ziad Majed est enseignant à l’Université Américaine de Paris. Pour Mediapart, ils tiennent chaque semaine une chronique d'un monde arabe en ébullition: les révolutions en cours, les grands débats, les informations passées inaperçues en France, la place des femmes, la place de l'islam, etc. A ces chroniques s'ajoutent celles de Tewfik Hakem, «Vu des médias arabes».

Le site de Ziad Majed : www.ziadmajed.net/

Le site de Nadia Aissaoui : www.medwomensfund.org/

 



 
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