MON 26 - 6 - 2017
 
Date: Apr 6, 2011
Author: Ziad Majed, Nadia Aissaoui
Source: MEDIAPART
 
A l'affût des révolutions. En Syrie, la peur a changé de camp
Un article de Nadia Aissaoui et Ziad Majed

La plus grande mobilisation a eu lieu dans la ville de Deraa, au sud du pays. Elle a fait suite à l’arrestation et la torture par les services de renseignement du régime d’une dizaine d’enfants qui avaient eu l’audace d’écrire sur les murs de la ville « vive la liberté ». Choqués et révoltés par la cruauté de cet acte, quelques milliers de manifestants sont sortis dans la rue scandant des slogans hostiles au régime. L’armée déployée n’a pas hésité à ouvrir le feu faisant une trentaine de victimes.


L’effet catalyseur produit par les funérailles de ces dernières a généralisé la colère dans toute la province de Houran, accentuant ainsi la répression et augmentant le nombre de morts tombés sous les balles des militaires. A partir du 25 mars, les manifestations se sont répandues comme une traînée de poudre, dans les quartiers de Damas, Hama, Idlib, Douma, Banias, Deir Ezzour, Homs, Jabla et Lattaquié, et plus tard à Qamechlo.


Pour calmer la colère grandissante, des responsables du régime ont annoncé des augmentations de salaires, promis des mesures en vue de réformes dont la mise en œuvre devait être officialisée par le discours du président Bachar Al-Assad le 31 mars. Il n’en a rien été, ce dernier n’a fait que réitérer les promesses déjà formulées sans émettre aucune mesure concrète. De plus, pour intimider les opposants, des manifestations de soutien au président ont été savamment orchestrées sans pour autant produire l’effet escompté. Les manifestations ont repris et des marches ont été organisées le 1er avril dans plus d’une quinzaine de villes à travers la Syrie. Les Syriens à l’étranger se sont également mobilisés dans des villes européennes, américaines et arabes.


Qu’est-ce qui fait que la Syrie ait été considérée comme une particularité, ainsi que certains médias et commentateurs sceptiques ont pu le relayer en affirmant que le vent du changement qui a soufflé sur Tunis et le Caire n’atteindrait jamais Damas?


Trois théories ont souvent été avancées pour argumenter la particularité du régime syrien : la première est liée à la chape de plomb qui s’est abattue sur le pays depuis les massacres de Hama et la peur qui en a découlé et qui s’est profondément ancrée dans les consciences des populations. La deuxième est en rapport avec les positions de politique étrangère adoptées par le régime – à savoir sa rhétorique face aux Israéliens – en phase avec l’opinion publique syrienne. (Retrouvez sous l'onglet "Prolonger" une chronologie de l'histoire moderne de la Syrie)
La troisième se centre sur la dimension communautaire de la société: des divisions verticales seraient susceptibles de susciter des craintes et des inquiétudes de voir des scénarios de violence et de chaos, rappelant le cas de l’Irak déchiré par ses luttes fratricides et ses clivages confessionnels depuis la chute de son régime bassiste (jumeau ennemi du Baas syrien) à la suite de l’invasion américaine.


Les trois théories se sont montrées incapables d’appréhender la réalité dans tous ses aspects. La chape de plomb n’a pas résisté à la nouvelle génération née après la terreur des années 1980 et affranchie de la peur de ses aînés. La Tunisie et l’Egypte ont eu un effet de contamination systématique et ont ouvert la voie du possible. Quant aux positions du régime par rapport au conflit israélo-arabe, elles ne font pas illusion pour une grande partie des Syriens qui rappellent que le front le plus calme avec l’Etat hébreu depuis 1974 est celui du Golan occupé.


De plus, la justification de « la résistance contre l’ennemi extérieur » par le despotisme, les tribunaux militaires, la corruption et les prisons politiques est depuis longtemps un argument obsolète. Le silence du régime face aux deux opérations israéliennes sur le sol syrien (en 2006 contre des radars sur la frontière libanaise, et en 2007 contre des installations militaires dans l’est du pays) fait l’objet de railleries et de blagues incessantes.


Le scénario irakien est quant à lui pris au sérieux puisqu’il reflète une inquiétude légitime chez une partie des Syriens. C’est la raison pour laquelle l’opposition et les manifestants en général évitent toute allusion confessionnelle dans leurs slogans et leurs actions. Ils dénoncent le double langage du régime qui se veut rassurant sur l’union nationale autour du président Al-Assad, tout en brandissant la menace d’un scénario confessionnel et alimentant les tensions dans les villes mixtes entre Sunnites et Alawites (à l'exemple de Lattaquié sur la côte méditerranéenne, proche du fief de la communauté alawite, minoritaire dans le pays, de laquelle est issue la famille Assad).

Les outils et l’organisation de la contestation


Dans un pays sous état d’urgence, où les rassemblements sont interdits et où la presse est muselée, il est difficile d’organiser un quelconque mouvement. Sur place, il y a très peu de correspondants internationaux car les journalistes étrangers ont besoin d’un visa qui est très rarement accordé. Les journalistes qui exercent sur place sont très contrôlés dans ce qu’ils écrivent, et pour ceux de l’audiovisuel surveillés de près (y compris la liste de leurs intervenants en studio).


D’ailleurs, deux journalistes syriens qui écrivent dans la presse arabe et trois reporters de l’agence Reuters ont été arrêtés au début du soulèvement (les reporters de Reuters ont été libérés plus tard), de même que des avocats et militants de droits de l’homme qui sont intervenus par téléphone sur des chaînes de télévision étrangères pour témoigner de la situation.


C’est pour faire face à l’impossibilité de la rencontre physique et à la censure généralisée qui s’est abattue sur les médias qu’une nouvelle génération s’est emparée de tout un ensemble d’outils et de modes de communication. Elle est parvenue par ce moyen à briser la censure et à donner du courage à une grande partie de la population et surtout à témoigner de l’ampleur de la répression exercée sur des manifestants pacifiques.


Largement inspirés des autres révolutions arabes, c’est le réseau Facebook et le service YouTube qui ont servi de précurseurs à l’organisation de la contestation. L’exemple du jeune Syrien F. As-Sayed résidant en Suède qui a créé une page Facebook, «La révolution syrienne 2011», en est un cas probant. Le nombre d’adhérents a augmenté à une vitesse vertigineuse en l’espace de quelques jours et rallie aujourd’hui plus de 105.000 personnes. Le contenu de la page ne permet pas d’affilier son coordinateur à une quelconque idéologie, et le langage de mobilisation non plus.


Il s’adresse à un public large rassemblé sur des revendications communes, entre autres la nécessité de la levée de l’état d’urgence, l’ouverture politique, l’octroi de liberté d’expression et d’organisation de la société civile, et la libération de tous les prisonniers politiques. Y figurent également un nombre incalculable de vidéos prises via les téléphones mobiles des manifestants. Ce sont d’ailleurs ces mêmes vidéos dont se sont emparés la plupart des médias compte tenu de l’impossibilité de déployer des correspondants sur place.


Des pages comme celle-ci, il en existe une dizaine, relayant à peu de choses près les mêmes informations et mots d’ordre. On peut trouver également des pages telles que SNN (Réseau d’information de Damas), une alternative à une couverture médiatique arabe et internationale dubitative qui a mis un certain temps à se mettre en place.

De véritables forums virtuels et laboratoires d’idées ont bourgeonné en série se fédérant mutuellement et jouant un rôle moteur dans la coordination des manifestations. Ils présentent un avantage technologique sans précédent en termes de diffusion de l’information quasiment en temps réel. Il faut noter que la révolution syrienne sur le net est largement soutenue et relayée par la page de la révolution égyptienne (cruciale dans la mobilisation place Tahrir au Caire) qui diffuse informations, vidéos, forums, liens utiles et qui compte plus d’un million de membres. Voici un exemple type d’actions proposées par la page «Révolution syrienne 2011» qui a permis de toucher des milliers de citoyens dont beaucoup n’avaient pas accès à internet.


Il a été fait appel à toute personne désirant aider la révolution depuis l’étranger de façon que soit envoyé un SMS avec un mot d’ordre commun pour les manifestations, en composant le code du pays et de la région suivi de chiffres pris au hasard. De cette façon, le même message était communiqué quasiment au même moment à une frange non négligeable de la population. Cela a permis à des centaines d’exilés syriens de se sentir pleinement acteurs dans l’organisation de la contestation dans leur pays. Cette expérience a également évité de mettre en danger des activistes syriens de l’intérieur qui auraient été rapidement repérés par les services de renseignement, d’autant plus que la plus importante société de communication, «Syriatel», appartient à Rami Makhlouf, le cousin du président.


Un autre exemple montrant l’habileté des manifestants à contourner la censure est fourni par les habitants de Deraa. Après leur soulèvement du 15 mars, les autorités ont coupé les lignes téléphoniques et internet de la ville. Des habitants s’approvisionnant en puces téléphoniques et connexions internet depuis la Jordanie limitrophe (dont les services sont plus performants et moins coûteux) n’ont donc pas pu être privés d’accès à Facebook, aux pages internet et à YouTube.


Par ailleurs, les mosquées ont joué un rôle clé dans la mobilisation. Etant donné l’état d’urgence et l’interdiction stricte de rassemblements, les mosquées se sont substituées à l’espace public puisqu’elles ont favorisé les rencontres des «fidèles» au minimum chaque vendredi, jour traditionnel de prière sacré qu’il est extrêmement difficile d’interdire. Les appels à manifester ont été diffusés par ce canal. De la même façon, les funérailles dans les villes où des manifestants avaient été tués (région de Deraa, Ankhel, Assanamein dans le Houran, région de Douma près de Damas et Lattaquié) se sont transformées en autant de manifestations pour exprimer une colère et une haine du régime trop longtemps contenues.


Des posters géants et des statuts des deux Assad père et fils ont été détruits, comme un signe de l’effondrement du mur de la peur. Comment le régime du Baas va-t-il réagir face au courage exceptionnel et à la détermination de son peuple ? Les semaines à venir nous apporteront sans doute quelques réponses. Mais en tout état de cause, une certitude persiste: la peur a changé de camp, et la Syrie ne sera plus jamais une république de la peur et du silence.

 

Pour en savoir plus...

Al-Jazeera et les deux poids deux mesures
Al-Jazeera est la chaîne emblématique du paysage audiovisuel de l’information dans le monde arabe. Elle est basée à Doha, capitale du Qatar.
Si elle fut la chaîne des révolutions égyptienne, tunisienne, libyenne et yéménite, Al-Jazeera a délibérément fait abstraction des émeutes chez le voisin du Qatar, le Bahreïn, et s’est montrée réservée par rapport à la révolution syrienne au prétexte de neutralité (dont elle a omis de faire preuve auparavant). Une «neutralité» qui a offert de larges tribunes médiatiques aux défenseurs et proches du régime syrien en leur donnant ainsi la possibilité de commenter régulièrement l’actualité.


L’utilisation même d’un certain vocabulaire était équivoque (par exemple: les Syriens «veulent plus de libertés et plus de réformes» – comme s’il y avait déjà des libertés et des réformes dont les manifestants étaient insatisfaits). Ce qui n’a pas manqué de provoquer une vague d’indignation au sein de l’opposition syrienne : d’ailleurs la page de leur révolution a fini par accuser Al-Jazeera de complicité avec le régime de Damas et a récolté un grand nombre d’appels au boycott de la chaîne.


 

Positions des «voisins de la Syrie»


Turquie : le premier ministre Erdogan a apporté son soutien au régime syrien, tout en l’invitant à entendre la contestation et les revendications de son peuple à commencer par la mise en place de réformes politiques dans les plus brefs délais.
Liban : les déclarations du président de la République, Michel Souleiman, sont en faveur de la «stabilité» en Syrie et du pouvoir en place, alors que les Libanais restent divisés sur la question. L’alliance du 14 mars (mené par Saad Hariri) sympathise avec le soulèvement mais ne se prononce pas officiellement pour éviter les accusations d’ingérence dans les affaires syriennes. De son côté, le camp du 8 mars (dirigé par le Hezbollah, allié stratégique des régimes syrien et iranien) apporte un soutien inconditionnel au régime de Damas.
Jordanie : silence officiel.
Irak : silence officiel.
Israël : silence officiel, tandis que plusieurs articles dans le Jerusalem Post, Maariv et Haaretz expriment en clair l’idée qu’il vaut mieux avoir affaire à un «dictateur que nous connaissons» et qui contrôle le front calme du Golan plutôt que de se trouver «confronté à l’inconnu ou le chaos».

Un film, un livre et une citation sur la Syrie du Baas


Film : Omar Amiralay,  Déluge au pays du Baas, 2003, 46' (Tawafan Fi Balad Al Baas)
Un film dont l'action se déroule dans le village d’El Machi, auprès du barrage de l’Euphrate, entité qui est un «résumé» d'un pays que le parti Baas façonne depuis quarante-huit ans.
Né en 1944 à Damas, Omar Amiralay suit des études théâtrales à Paris puis rejoint l’IDHEC. Il réalise en Syrie plusieurs films dès les années 1970 dont La Vie quotidienne dans un village syrien, le sarcophage de l’amour et le plat de sardine. Il réalise également une vingtaine de documentaires pour la télévision française dont Le Malheur des uns (1981), Les Senteurs du paradis (1982), L’Ennemi intime (1985), et Par un jour de violence ordinaire (1995) dédié à son ami Michel Seurat enlevé et tué au Liban et auteur de L’Etat de Barbarie (livre-référence sur le régime syrien).
Omar est décédé le 5 février 2011. Ses films n’ont jamais été projetés en Syrie, en raison de la censure politico-culturelle. Plusieurs articles lui ont rendu un vibrant hommage durant ce soulèvement syrien, lui qui regrettait quelques jours avant sa mort de ne pas pouvoir encore sentir le parfum du jasmin de la révolution tunisienne envahir son pays bien aimé.


Livre : Moustafa Khalifé, La Coquille, Sindbad, Actes Sud, Septembre 2007
Journal d'un prisonnier politique syrien, écrit dans une langue légèrement romancée, volontairement exempte de tout pathos, ce livre apporte un terrible témoignage sans équivalent jusqu'à présent, sur la répression qui s'est abattue sur le pays durant le long règne du président Al-Assad. Khalifé a passé 17 ans en prison dans le désert de Palmyre à la suite d'accusations politiques.


Citation : « La Syrie ne restera pas le royaume du silence », Riad Turk.

Riad Turk (81 ans) est un opposant politique de gauche. Il vit toujours en Syrie. La citation correspond au titre de son article publié le 12 mars 2011 dans le quotidien Al-Quds Al-Arabi (Londres). Turk a passé dix-huit ans en prison sous le règne d’Al-Assad père, et près de deux ans sous le règne du fils.

 

Nadia Aissaoui est sociologue, Ziad Majed est enseignant à l’Université Américaine de Paris. Pour Mediapart, ils tiendront chaque semaine une chronique d'un monde arabe en ébullition: les révolutions en cours, les grands débats, les informations passées inaperçues en France, la place des femmes, la place de l'islam, etc. A ces chroniques s'ajoutent celles de Tewfik Hakem, «Vu des médias arabes».
Le site de Ziad Majed :
www.ziadmajed.net/
Le site de Nadia Aissaoui : www.medwomensfund.org/



 
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