TUE 23 - 5 - 2017
 
Date: Jul 9, 2011
Author: Ziad Majed
Source: L'Orient litteraire
La Syrie en livres

Les quatre décennies du règne de la famille Assad ont été décrites et analysées à travers plusieurs ouvrages et études. Si la révolution a montré qu’une grande partie de ce qui a été écrit sur la société syrienne est dépassée, il reste que les analyses des structures du régime, de sa culture et de ses outils de répressions sont toujours d’actualité.


Pouvoir, clan, culte et bases du Baas


Les deux ouvrages qui ont longtemps occupé le premier plan quant à la « dissection » du régime et des composantes communautaires et ethniques et leurs rivalités à l’intérieur de l’institution militaire et du parti Baas qui gouverne depuis le coup d’État du 8 juillet 1963 sont bien ceux de Nikolaos Van Dam, The Struggle for Power in Syria : Politics and Society under Assad and the Ba’ath Party (1979), et de Patrick Seal, Asad of Syria, The Struggle for the Middle East (1989). Le premier a été un des premiers travaux à expliquer les caractéristiques des clivages verticaux (sectaires) sur lesquels repose le régime, le second a le mérite – même si l’auteur apparaît souvent comme fasciné par Assad – de montrer l’interdépendance entre les politiques et les mesures internes et externes du régime.

 

En 1999, le livre de Hanna Batatu, Syria’s Peasantry, the Descendants of Its Lesser Rural Notables, and Their Politics, développe davantage le travail sur la sociologie politique des élites au pouvoir. Il nous rappelle comment les putschistes ont réussi à mobiliser des bases communautaires (surtout des alaouites), militaires (l’armée), partisanes (le parti Baas) et ont réussi à les rassembler en unifiant les centres de pouvoir (officiers baassistes de majorité alaouite). Batatu va plus loin encore en montrant comment l’alliance qui a dirigé la « révolution » du Baas durant les premières années (1963-1968) était constituée de groupes dans l’armée qui partageaient les mêmes origines paysannes. « Il y avait des alaouites de Lattaquié, des druzes de Jabal al-Arab et des sunnites de la région de Hourane, de Deir ez-Zour et d’autres centres ruraux. Ils étaient tous fils de petits paysans, sighar al-mouzari’in, qui vendaient leurs marchandises sur des marchés monopolisés par les commerçants de Damas, d’Alep et de Hama... Ceux-ci avaient toujours le dernier mot auprès du gouvernement, ainsi ils pouvaient imposer leurs conditions de commerce… Leurs relations avec les paysans sont devenues des relations de créanciers et de débiteurs… » C’est pourquoi il n’était pas très surprenant de voir dans le comportement des officiers au pouvoir un certain esprit de vengeance de la « cité ». Commençant par les confiscations de biens urbains et la nationalisation des industries dans les grandes villes, cette revanche a pris d’autres formes quelques années plus tard, après l’accès de Hafez Assad au pouvoir en novembre 1970, lorsqu’il a évincé Salah Jedid (son rival alaouite dans l’armée et dans le parti) qui a été emprisonné avec le président syrien destitué Noureddine al-Atassi pendant près de 25 ans… Le nouveau maître a tenu compte du conseil machiavélique qui suggérait de prendre les villes « ennemies » et de les occuper. Pour les prendre, il a encouragé l’exode rural et a élargi les banlieues industrialisées, puis il a tissé des relations avec les commerçants et les hommes d’affaires, leur garantissant la prospérité de leurs affaires en échange de leur fidélité et leur éloignement du champ politique.

 

Afin de compléter la prise du pouvoir, à travers « la cité », le régime a poursuivi le noyautage du secteur public (al-qita’a al-’am), en y intégrant ses fidèles et en les plaçant dans les villes, notamment dans la capitale. Le nombre de fonctionnaires a presque décuplé en vingt ans, passant de 34 000 en 1960 à 331 000 en 1980. Ainsi, la base loyale au régime, dans les institutions publiques, s’en est trouvée élargie. Elle s’est également développée à travers sa gestion des affaires publiques et son emprise sur les services accordés aux citoyens. C’est le livre de Volker Perthez, Political Economy of Syria (1995), qui nous offre un éclairage pertinent sur l’économie sous le régime Assad, ses rôles politiques et les « classes » qu’elle crée. Pour distinguer ces dernières, Perthes les classifie comme suit : « les nouveaux industriels », « la bourgeoisie d’État » et « la nouvelle classe » dont les membres se sont enrichis par les contrats, les pots-de-vin et les trafics couverts par les officiers. Ces catégories, élargissant la base sociale du régime, ont été qualifiées de « complexe militaro-mercantile » gouvernant en Syrie ou encore de « phénomène entrepreneurial » au sein de l’État syrien. Par ailleurs, une nouvelle dimension à l’analyse du pouvoir syrien est élaborée par Lisa Wedeen, Ambiguities of domination : politics, rhetoric and symbols in contemporary Syria (1999). Elle considère qu’en plus des armes, des services de renseignements, du parti Baas, des mesures économiques et politiques citées ci-dessus, Assad a régné en bâtissant un véritable culte. Ce dernier ne résidait pas tant dans la croyance de citoyens en lui, ni même dans l’engagement affectif à son égard, mais plutôt dans la définition de la forme et du contenu de l’obéissance civile. Le culte d’Assad avait pour but d’imposer aux citoyens une conduite qui les obligerait à agir « comme si » ils adoraient leur leader (c’est ce qu’elle appelle la politique du « acting as if »). Ainsi ce qu’exprimait Frédéric le Grand : « Je n’ai que faire des opinions des gens du moment qu’ils obéissent à mes ordres » devient en soi une notion-clé pour Assad.

 

Miroirs brisés

 

En 2007, la publication de La Coquille, Journal d’un prisonnier politique syrien de Mostafa Khalifé offre une nouvelle perspective à la littérature politique sur la Syrie. Cette fois, nous sommes en face d’un écrivain syrien qui a passé treize ans dans les prisons du régime. Et bien qu’étant d’une famille chrétienne grecque-catholique et très proche lui-même d’un parti d’extrême gauche, il fut arrêté à l’aéroport de Damas (à son retour de France où il a fait ses études) et accusé d’être membre du mouvement des Frères musulmans ! Ce récit, qui se présente comme un journal, restitue le vécu de Khalifé et ses années de cauchemars et de réalités. Il met à nu la barbarie des geôliers et « le processus de déshumanisation des détenus et, au-delà, de toute la société ».

 

Les années noires du régime Hafez el-Assad et la violence qui a submergé la Syrie dans les années 80 sont également illustrées dans le livre de Khaled Khalifa, Éloge de la haine (2011). L’auteur narre l’histoire des affrontements entre les islamistes et le régime, et réveille la mémoire des Syriens en évoquant une phase passée sous silence.

 

La Syrie de Bachar

 

Suite à la succession du père au fils, après le printemps de Damas avorté en 2001 mais bien avant le printemps actuel et sa révolution, plusieurs ouvrages ont tenté d’explorer les champs politiques et sociaux en comparant la Syrie de l’ère du fils à celle du père.


Ainsi Eyal Zisser, Commanding Syria, Bashar al-Asad and the First Years in Power (2007), raconte le parcours du jeune président vers la présidence, ses échecs sur le niveau interne (réformes échouées) et ses difficultés sur la scène internationale (11-Septembre, la guerre en Irak et le retrait du Liban).


Caroline Donati, L’Exception syrienne, entre modernisation et résistance (2009), analyse l’ère Bachar (après un rappel historique) politiquement, économiquement et socialement. Elle ajoute à cela dans son dernier chapitre des sujets (l’opposition, les résistances individuelles et la quête de repères identitaires et politiques de la nouvelle génération) étroitement liés à l’actualité du pays.

À leur tour, les écrivains syriens ont également élaboré leurs analyses tout en témoignant de leur vécu.


Radwan Ziadeh, Power and Policy in Syria, Intelligence services, Foreign relations and Democracy in the Moddern Middle East (2011), évoque « la république héréditaire » dans son contexte régional et dans ses institutions internes (ses services de renseignements et sa pyramide construite sous la supervision du père). Il dédie une partie de son travail aux Frères musulmans syriens, à l’islam politique en général et à la politique de l’État vis-à-vis des réseaux islamistes (qu’il appelle « double containment »). Il nous fait part d’une réflexion fort intéressante sur la guerre de juillet au Liban en 2006 entre le Hezbollah et Israël, qui a permis au régime syrien de faire un grand retour sur la scène régionale après toutes ses difficultés libanaises.


Quant à Yassine Hajj Saleh, un des écrivains syriens les plus consistants, il explique dans Sourya min al-Zhil, Nazharat dakhil as-Sandouk al-Aswad – « La Syrie de l’ombre, regards à l’intérieur de la boîte noire (2010) » – les conséquences de la mort de la politique en Syrie. Il traite de la crise syrienne comme étant avant tout une crise nationale avec son lot de problématiques « internes » (sans pour autant négliger la situation régionale et les conflits au Moyen-Orient). Ce livre dégage une certaine puissance, il est dépourvu de colère et d’amertume et témoigne d’une grande honnêteté intellectuelle. Il force le respect quand on sait que Hajj Saleh a été incarcéré durant 15 années, que deux de ses frères viennent d’être arrêtés et qu’il continue malgré tout (dans la clandestinité) à être l’une des voix les plus courageuses et les plus lucides depuis le début de la révolution syrienne en mars dernier.

 

L’État de barabarie

 

« Notre science politique est obsédée par la croyance que les jugements de valeur sont inadmissibles dans les considérations scientifiques et que le fait de qualifier un régime de tyrannique équivaut manifestement à prononcer un jugement de valeur. Le spécialiste en science politique qui accepte cette conception de la science parlera d’un État collectif, de dictature, de totalitarisme, d’autoritarisme, etc., et en tant que citoyen, il est en droit de condamner tout cela. Mais dans le domaine strict de la science politique, il est contraint de rejeter la notion de tyrannie comme un mythe. » Leo Strauss, De la tyrannie, 1954.

 

C’est avec cette citation que Michel Seurat commençait un de ses textes réunis dans un ouvrage, L’État de Barbarie (1989), publié après sa mort à Beyrouth suite à son enlèvement en 1985. Le titre du livre, de même que les premiers textes qu’il contient figurent toujours parmi les meilleures réflexions pour décrire le régime, son état et sa culture barbare.

 

Si la nouvelle génération syrienne a modifié la donne du « paradoxe urbain-rural », si la société syrienne se libère chaque jour un peu plus du culte d’Assad, si les murs de la peur tombent et que le pays n’est désormais plus « le royaume du silence », comme l’a appelé Riad Turq (grande figure de l’opposition depuis les années 1980), son régime déclinant reste encore celui de la barbarie et de la « déshumanisation ». Mais face au courage exceptionnel et à la détermination admirable des Syriens, l’univers des livres sera bientôt nourri par de nouveaux ouvrages, sur une nouvelle Syrie, dans laquelle les Assad et leur régime ne seront plus que de l’histoire ancienne, et quelle histoire…



 
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